La possibilité de mettre en scène la shoah a été l'enjeu de débats récurrents. L'intérêt de ces discussions réside pour une bonne part dans le parti pris des intervenants de poser le problème en termes d'esthétique, de morale du regard sous une forme parfois virulente.
" En 1961, Jacques Rivette dénonçait avec indignation un effet de mise en scène dans Kapo, film de Pontecorvo : lorsqu'une déportée (interprétée par Emmanuelle Riva) se suicide en se jetant sur les barbelés électrifiés, un travelling avant vient recadrer artistiquement son cadavre. Cette recherche de " joliesse ", dans de telles circonstances, relevait " de l'abjection ", selon le titre de l'article de Rivette qui citait la phrase célèbre de Godard : " Les travellings sont affaire de morale. " (V. Pinel in Le Siècle du Cinéma, p. 434)
Plus récemment, Claude Lanzmann, réalisateur du documentaire monumental Shoah, a rouvert le débat à propos du film de Spielberg La Liste de Schindler, en affirmant une position intransigeante : " L'Holocauste est d'abord unique en ceci qu'il édifie autour de lui, en un cercle de flamme, la limite à ne pas franchir parce qu'un certain absolu d'horreur est intransmissible : prétendre le faire c'est se rendre coupable de la transgression la plus grave. La fiction est une transgression, je pense profondément qu'il y a un interdit de la représentation. En voyant La Liste de Schindler, j'ai retrouvé ce que j'avais éprouvé en voyant le feuilleton Holocauste. Transgresser ou trivialiser, ici c'est pareil : le feuilleton ou le film hollywoodien transgressent parce qu'il " trivialisent ", abolissant le caractère unique de l'Holocauste."
Si la Shoah fait l'objet aujourd'hui d'une connaissance assurée, si les témoignages de Robert Antelme ou Primo Levi, par leur hauteur de vue, ont prouvé l'aptitude de la littérature à rendre compte d'une expérience extrême, c'est sur la fiction cinématographique que s'est cristallisé le débat. En mobilisant l'émotion, le cinéma ne risque t-il pas de banaliser et donc de détourner la vérité du génocide ?
En posant un interdit quasi religieux , Lanzmann adopte une position sans doute excessive : le film de Spielberg est parvenu à ancrer la réalité de l'anéantissement dans la conscience du plus grand nombre. Du moins rappelle t-il que la fiction, fondée sur des mécanismes d'empathie et d'identification, rencontre un point limite avec l'évocation de l'horreur des camps. Le cinéaste doit donc trouver la bonne distance, proposer une éthique du regard susceptible de contrebalancer la seule émotion par l'appel à la réflexion.
Peut-on faire un comédie sur la Shoah ?
Le film de Mihaileanu affronte le problème d'une manière
originale : en soulignant l'irréalité de sa fiction et en insistant
sur l'originalité d'une culture et d'un folklore disparu d'Europe, il
choisit de se tenir à la périphérie du génocide.
Train de vie est encadré par deux monologues de Schlomo le fou. Par l'usage du " il était une fois " inaugural, le film commence par affirmer un parti pris de fantaisie qui affecte d'emblée l'ensemble du récit. La dernière séquence, montrant Schlomo en déporté, inscrit le film comme produit de la seule imagination du fou, fiction poétique laissant le spectateur à sa vraie place : à l'extérieur des barbelés.
En effet, si le film suppose l'Holocauste comme référence constante et enjeu de mémoire, il s'agit ici de ranimer une culture disparue. Les personnages semblent sortis d'un théâtre juif où se distinguent le rabbin, le tailleur, le fou du village, autant de figures du folklore juif que le réalisateur convoque ici avec un grand sens de l'auto- dérision. L'intelligence du film semble alors résider en fin de compte dans la reviviscence mélancolique d'une civilisation originale.
Le réalisateur se livre dans Train de vie à une mise en question du caractère déshumanisant de l'idéologie, y trouvant ses principaux ressorts comiques. Le fils du rabbin, Yossi, devenu communiste, va briser l'unité de la communauté par ses revendications incessantes, au nom d'un idéal utopique. Prônant un homme nouveau, libre de toute attache, il se transforme rapidement en agent stalinien, prompt à condamner et à exclure au gré de ses intérêts propres.
D'une manière analogue, Mordechaï sera victime de son rôle d'officier nazi : bientôt identifié à son rôle par quelques uns de ses compagnons il se laisse aller à quelques dérapages hilarants : " Être allemand, ça se mérite ".
Mihaileanu décrit ici avec talent et humour les effets sclérosants, déshumanisants du pouvoir sur l'individu. Schlomo et Esther, incarnant respectivement une vision poétique du monde et le désir de vivre au présent, apparaissent dès lors comme le contrepoint aux dangers de l'idéologie.