Avec le kung-fu, le film de sabre ou wu xia pian est l'autre genre fondateur du cinéma d'arts martiaux hongkongais. Né d'une tradition à la fois historique, littéraire et orale qui remonte aux origines de la culture chinoise, régi par des codes et figures de style aussi nombreux que complexes, il est une émanation directe de tout l'univers spirituel de la Chine. Moins politique que le western, le wu xia pian est à rapprocher du film de "cape et d'épée ". Un genre purement héroïque, basé sur les qualités morales et individuelles des protagonistes. Voilà pourquoi, au fil des époques et des courants cinématographiques, le genre a perduré, faisant preuve d'une vitalité et d'une capacité de renouvellement inépuisables. Chevaliers, princesses, empereurs et magiciens s'y affrontent depuis la nuit des temps pour l'amour, le pouvoir, l'honneur et la vertu.
Littéralement, le terme wu xia pian désigne un “ film de combats de chevaliers ”, ce qui le distingue d'emblée du film de kung-fu, dans lequel les combattants s'affrontent à mains nues. La figure centrale du genre est le you xia, qui selon une définition remontant à 90 avant J.-C. désigne un “ chevalier errant ”. Ses vertus sont l'altruisme, la loyauté, le courage physique et moral, l'honnêteté, la générosité, l'honneur et le respect de la justice.
Traditionnellement, le chevalier met sa vie et son épée au service de son clan, de la veuve et de l'orphelin. Par définition, il s'oppose au mal sous toutes ses formes. La pureté du héros s'exprime souvent par son aspect extérieur : il utilise des armes nobles et s'habille de blanc. Au contraire, le mal est incarné par des personnages physiquement ambigus, à la barbe courte et revêche et dont les tuniques cachent souvent des armes secrètes ou truquées ainsi que toutes sortes de poisons. C'est en tout cas ce qu'illustrent la majorité des films jusqu'à la fin des années soixante.
Mais l'histoire du genre témoigne de modifications considérables du héros classique tel que le définissaient les textes anciens. Les éléments fantastiques en particuliers, constitutifs du genre à l'origine, ont eu tendance à disparaître au fil des années. Il en restera pourtant toujours quelques traces qui, sans explications, offriront au chevalier la capacité de voler, de s'évanouir dans la nature ou de survivre à d'innombrables blessures au mépris de toute vraisemblance.
Les récits de " cape et d'épée " ou wu xia remontent à peu près aussi loin que la littérature chinoise. Ce type de récit s'est progressivement constitué à partir de sources diverses.
Citons :
Si le wu xia pian est bien enraciné dans la littérature classique, il est donc le résultat impur de recyclage permanents, très peu de films étant tirés des œuvres ou légendes originales. On leur a préféré, la plupart du temps, des feuilletons ou des romans s'inscrivant dans leur univers. En fait dès la naissance du film de sabre, les réalisateurs se sont efforcés de créer un matériau “ original ”. Le premier du genre (Burning of the red Lotus Monastery, 1928) était l'adaptation d'un roman publié la même année.
S'il connaît un fort développement à Canton des années trente aux années soixante, c'est le cinéma mandarin, représenté principalement par la compagnie Shaw brothers qui va dans les années soixante donner aux wu xia pian ses lettres de noblesse et au cinéma de Hong Kong sa renommée mondiale.
Armés d'une stratégie conquérante de major américaine, les frères Shaw créent une véritable chaîne industrielle qui va de la fabrication à l'exploitation des films. Ils créent une infrastructure énorme baptisée “ Movieland ”.
Le véritable maître d'œuvre du wu xia pian version Shaw brothers est Chang Cheh. Il va libérer le genre des codes qui l'enserraient dans le cinéma cantonais pour lui greffer les emprunts les plus variés aux grands succès de l'époque : violence expiatoire des westerns italiens, gadgets à la James bond, baroque des productions Hammer… Le genre se transforme chez Chang Cheh en un vaste fourre-tout que le cinéaste réinvente à la mesure de ses fantasmes.
King Hu, de son côté, perpétue une certaine forme de tradition en s'inspirant à la fois des textes classiques, de la peinture et du cinéma cantonais. Du dernier il conserve surtout les inclinations féministes : en effet ce cinéma a coutume d'offrir une place prépondérante aux femmes, contredisant le caractère essentiellement patriarcal de la société chinoise. A cet égard, la place centrale accordé aux rôles féminins dans Tigre et Dragon, loin de constituer une exception, rejoint une tradition attestée du wu xia pian.
L'univers du wu xia pian est organisé de manière très codée. Le monde de la magie et des arts martiaux s'y divise en deux zones distinctes qui s'opposent au monde réel : le Jiang-hu (littéralement " rivières et lacs ") désigne l'espace des chevaliers errants et le Lu Lin (" vertes forêts ") désigne celui des hors-la-loi.
Cet univers symbolique est tout entier régi par des règles selon lesquelles l'homme ne peut décider par lui-même. Dans la Chine féodale, cinq caractères définissaient la hiérarchie des obligations humaines : d'abord le paradis puis la terre, le souverain, les parents et le Maître. De nombreux wu xia pian fonctionnent dramatiquement sur les conflits d'intérêt entre ces diverses autorités, confrontant le héros à un dilemme qu'on pourrait qualifier de cornélien.
Pour y répondre, trois options philosophiques s'offrent à lui : Confucianisme, Bouddhisme, et Taoïsme.
La soumission au clan et à la famille est le premier précepte du Confucianisme : " Que le souverain soit un souverain, que le sujet soit un sujet, le père un père et le fils un fils ". Chacun a donc une place définie à laquelle il doit se tenir. C'est un ordre social strict qui laisse peu de place à l'initiative.
Beaucoup plus ouvert, le Bouddhisme consiste au contraire en la recherche de l'élévation spirituelle pour atteindre le statut de Bouddha. Il faut pour cela cultiver de bonnes relations avec autrui et faire preuve de compassion et de sagesse.
Le Taoïsme, enfin, prend pour acquis le fait que tout ce qui est natures est bon tandis que tout ce qui est artificiel et imposé par l'homme relève du mal. Ces enseignements, qui donnent une valeur spirituelle à chaque élément, font du récit du wu xia classique un genre difficile à comprendre pour un regard extérieur.
Synthèse de l'article de David Martinez " Les Chevaliers du ciel " in HK N° 9, décembre 1998