TIGRE ET DRAGON

" Pour moi, Jen est le dragon caché, rebelle et séduisante, créatrice et séductrice à la fois. Elle représente l'énigme de la vie. " Ang Lee

Tigre et Dragon accorde la première place aux femmes, elles constituent les moteurs de l'action. Si les personnages de Jade la Hyène et Lu Shu Lien sont d'une grande transparence pour le spectateur, leurs actes demeurant toujours explicitement motivés, le personnage de Jen exerce une fascination intense du fait de l'opacité de son comportement.

Aspirant à une vie de liberté et d'aventure que lui interdit son statut de femme de la haute société promise à un mariage politique, son parcours témoigne d'une recherche intransigeante d'un modèle à suivre. La contradiction fondamentale du personnage réside précisément dans le heurt entre ses idéaux romanesques et son appartenance à un monde corseté par les conventions. Son parcours sera donc constitué de revirements incessants, résultant d'une insatisfaction fondamentale qui apparente ce personnage à Emma Bovary comme à Antigone.

LA MERE ET LA SOEUR

Sa relation avec Jade La Hyène repose sur la revendication féministe à l'égalité avec les hommes sur le plan de la maîtrise des armes. Jade La Hyène, rejetée par l'école du Wu Tang pour des motifs machistes, s'est réfugiée dans le monde des hors-la-loi (Lu-Lin). Ce modèle maternel sera finalement rejeté par Jen : elle n'accepte pas les crimes commis par Jade et elle a pris conscience très jeune avec désarroi de sa supériorité sur son mentor dans le domaine des armes. Ses convictions morales l'amènent donc à rejeter Jade.

L'autre modèle identificatoire qui s'offre à elle est représenté par Lu Shu Lien qui jouera un temps auprès d'elle le rôle de sœur. Jen apprendra avec surprise et dépit que le statut d'aventurière de Lu Shu Lien, synonymes à ses yeux de liberté et d'indépendance, ne la dispensent pas du respect des conventions sociales. En effet, de condition inférieure, Lu Shu Lien compromettrait son honneur en se mariant avec Li Mu Bai, meilleur ami de son mari défunt. Le monde des chevaliers errants (Jiang Hu) reconduit en effet les règles de la société chinoise, contredisant en cela les représentations romanesques de Jen.

LE MAîTRE ET L'AMANT

Les deux principaux personnages masculins du film, Li Mu Bai et Lo Siao Hu, proposeront à Jen d'échapper à son univers cloisonné. Il est à remarquer que, dans le film, le mode de relation entre Jen et ces personnages passe par la revendication d'objets symboliques. En effet épée et peigne, tour à tour dérobés et rendus, témoignent d'une relation de Jen aux hommes fondée sur la rivalité.
Les deux séquences dans lesquelles s'exprime avec rage cette revendication mettent en place une logique dramatique analogue : la séquence de combat dans les bambous et la reconquête du peigne voient Jen à la poursuite des deux hommes. Elle affirme avec opiniâtreté son désir, les traitant en adversaires, tandis que dans les deux scènes ceux-ci la renvoient à son statut de femme en organisant une véritable parade de séduction. Sa combativité hargneuse témoigne de son refus de se voir renvoyer à son statut d'objet du désir masculin.

L'épée Destinée, aux qualités légendaires, représente la maîtrise consommée des armes dans le film, apanage des hommes dans la société chinoise. Le vol de cette épée, symbole phallique s'il en est, témoigne de la volonté de Jen de contester le monopole masculin sur la société en s'appropriant le domaine des armes. Elle se refusera aussi à devenir le disciple de Li Mu Bai, dans son incapacité à accepter toute forme de discipline ou de soumission.
De manière parallèle, la poursuite du peigne d'ivoire, que l'on peut associer d'une part au statut social de Jen, mais, plus profondément, comme le suggère sa forme oblongue, au sexe féminin, témoignera de son refus rageur de s'incliner devant les hommes. Si elle succombe finalement à Lo Siao Hu ce n'est qu'après l'avoir transpercé d'un bâton aiguisé, consacrant dans ce geste une virilité symbolique qui la met à égalité avec son amant. La rupture entre eux sera le fait de Lo Siao Hu, la renvoyant à ses parents dans une lâche concession aux sentiments filiaux qu'elle ne lui pardonnera pas.

La fin du film marque l'incapacité fondamentale de l'héroïne à accepter la réalité. Ce saut du haut de la montagne, filmé au ralenti, que les nuages et la musique de Tan Dun teinte d'onirisme, consacre un personnage qui rejoint la légende, sorte d'Antigone chinoise réfractaire aux concessions qu'imposent le monde réel.

Le schéma suivant rend compte de manière synthétique des éléments dégagés par l'analyse précédente, en essayant de mettre en évidence la cohérence du récit de James Schamus.

SCHEMA

  • Chine - Etats-Unis - 2001 - 1H57
  • Titre original : Crouching Tiger, Hidden Dragon
  • Réalisation : Ang Lee
  • Scénario : James Schamus
  • Chorégraphie des combats : Yuen Woo-Ping
  • Musique : Tan Dun
  • Interprètes :Chow Yun-Fat (Li Mu Bai), Michelle Yeoh (Yu Shu Lien), Zhang Ziyi (Jen), Chang Chen (Lo), Cheng Pei-Pei (Jade la Hyène), Chang Chen (Lo)
Film et culture