Match Point

Résumé

Chris Wilton, issu d'un milieu modeste, donne des cours de tennis dans un club huppé. Sa rencontre avec Tom Hewett lui ouvre les portes de la haute société londonienne. Il se marie avec Chloe, la sœur de Tom, mais la passion qu'il éprouve pour Nola Rice, jeune comédienne américaine, bouleverse ses projets.



Une satire sociale

Match Point se présente d'abord comme une critique acérée du mode de vie de la haute bourgeoisie. Dans cet univers, la culture (l'opéra, les galeries d'art, la littérature) tient lieu de signe d'appartenance, pour une caste d'oisifs jaloux de leurs privilèges.

Chris Wilton est conscient dès le début du film des moyens propres à assouvir son ambition : une des premières séquences du film nous le montre potassant Dostoïevski dans un ouvrage de critique, lecture dont il saura plus tard tirer profit pour impressionner son futur beau-père. Chris suit avec une docilité empressée un véritable apprentissage social : vestimentaire (la boutique Ralph Lauren), gustatif (la bouteille de Montrachet), sportif (le ball trap et l'équitation) et culturel (expositions, loges à l'opéra). Ce parcours témoigne d'un univers dans lequel la réussite repose moins sur le mérite personnel que sur la cooptation, où le nouvel arrivant doit donner des gages de sa capacité à rentrer dans le rang (se plier à des usages) en échange de la protection et de l'aisance financière. "Je ferai de lui un bon tireur", affirme Alec Hewett. Nola, moins malléable ou moins cynique que Chris, lui lance : " Avec moi, ça ne marche pas, toi, on te dresse".



Une histoire d'amour et d'ambition

L'ascension sociale de Chris repose sur une stratégie matrimoniale : le beau joueur de tennis n'a aucun mal à séduire la jeune et ingénue Chloë. Cependant, son attirance puis sa passion pour Nola Rice, la sensuelle fiancée de son ami, menace ses projets. Woody Allen met en évidence le cynisme de Wilton par une mise en scène qui souligne le contraste de son attitude envers les deux jeunes femmes.

- jeux de séduction : Chris se montre un professeur de tennis prévenant et patient à l'égard de Chloe, sa stratégie de séduction respecte toutes les figures imposées du code la courtoisie (visite de musée, promenade, cinéma). Lors de sa première rencontre avec Nola, il se montre au contraire un partenaire de jeu agressif, dévoilant dans un violent smash, la virulence de son désir pour elle. Tennis et ping pong sont ici utilisés comme des métaphores transparentes du double jeu auquel il se livre.

- devoir conjugal et passion sensuelle : Chris et Nola vivent une véritable passion sensuelle dont témoignent la frénésie et l'audace de leurs étreintes dans leur petit appartement menacé par les souris. Woody Allen juxtapose cruellement ces échappées libératrices avec les conversations languissantes entre Chris et Chloé, évoquant au petit déjeuner des rapports conjugaux soumis, si l'on peut dire, à l'exigence de la reproduction. Un tableau représentant malicieusement un coq, au dessus de l'épaule de Chris, vient rappeler au spectateur la pression exercée par la famille Hewett.



Hasard et destin

Le film s'ouvre sur l'image au ralenti d'une balle suspendue au dessus d'un filet de tennis, métaphore du hasard décidant de la victoire ou de la défaite. Si le parcours social de Chris Wilton semble être le fruit d'une stratégie concertée, le réalisateur s'attache à souligner la part de hasard qui contribuera à enrayer cette ascension programmée. En effet, ce sont ses rencontres fortuites avec Nola qui précipitent son destin : au coin de la boutique Ralph Lauren (avant l'audition de Nola), à la Tate Gallery (alors qu'il la pensait disparue) et de nouveau à la sortie du magasin de vêtements alors qu'il avait affirmé à Nola être en Grèce. Ces trois rencontres de hasard déterminent leur aventure et son issue tragique.

Le film se boucle sur un rappel du premier plan : l'anneau volé sur la vieille dame fait écho à la balle de tennis indécise du début. Ironie du destin (et du réalisateur), en jetant maladroitement l'anneau qui prouve sa culpabilité, Chris assure paradoxa-lement son impunité.

Si Chris échappe à la justice, la séquence qui le montre poursuivi par le fantôme de ses victimes dévoile la conscience amère d'un échec fondamental : il a sacrifié l'amour, la passion brûlante, au confort d'une vie ennuyeuse. La fin du film convoque Sophocle par le biais d'une citation qui témoigne d'un sentiment d'absurdité tragique : "Echapper à la naissance, c'est sans doute la plus grande des chances", alors même que la dernière séquence présente à la famille le nouveau-né tant espéré.



Des références multiples

- littéraires : la référence à Crime et Châtiment au début du film annonce d'emblée le parallèle entre le destin de Raskolnikov, tuant une vieille usurière pour échapper à la médiocrité, et celui de Chris Wilton, qui connaîtra, comme le héros de Dostoievski, les affres du remord. Mais c'est aussi à Balzac que l'on pense, en assistant à l'irrésistible ascension de ce Rastignac bien décidé à conquérir une City que le réalisateur dépeint avec cruauté.

- musicales : la voix de Caruso chantant "Una furtiva lagrima" de Donizzeti parcourt le film comme un leitmotiv douloureux, fournissant un contrepoint dramatique à cette histoire d'ascension sociale avant d'en accompagner le mouvement tragique. Verdi, Rossini, Bizet contribuent aussi à magnifier par leur tonalité dramatique un récit de passion, de trahison et de meurtre.

- cinématographiques : l'apparition finale des fantômes de Nola et de la voisine, émanations de la conscience coupable de Chris, emprunte à l'univers de Ingmar Bergman (Cris et chuchotements), réalisateur fétiche de Woody Allen dont il parvient à retrouver la puissance d'évocation dans cette séquence saisissante. La préparation du meurtre, le vol du fusil de chasse comme l'attente inquiète de l'arrivée de Nola, manifeste un sens du suspense qui recourt avec efficacité aux recettes d'Alfred Hitchcock (L'Inconnu du Nord Express).

- théâtrales : en intégrant à la mise en scène les fantômes déjà évoqués, Woody Allen fait référence à un procédé fréquent et spectaculaire dans l'œuvre de William Shakespeare (Hamlet, Macbeth, Richard III).

 

  • Etats-Unis - Royaume-Uni 2005
    120 mn

  • Réalisation : Woody Allen
  • Scénario : Woody Allen
  • Photographie : Rémi Adefarasin
  • Décors : Jim Clay.
  • Musique :John Williams
  • Interprètes : Jonathan Rhys Meyers (Chris Wilton), Scarlett Johansson (Nola Rice), Emily Mortimer (Chloe Hewett), Matthew Goode (Tom Hewett), Brian Cox (Alec Hewett), Penelope Wilton (Eleanor Hewett).
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