MARION

Trois figures

NONO

L'Oncle de Marion est une figure secondaire, annexe, quasi-absente du scénario. Quelques très fugitifs instants lui sont consacrés. A vrai dire, c'est dans la nature de ce singulier personnage de n'être jamais là ou, en tout cas, jamais là bien longtemps.

Nono a décidé d'échapper à la maladie de ce monde ; il est donc un nomade, plutôt que sédentaire. Son bonheur est d'être sans domicile fixe, de fonctionner de façon marginale, de vivre aux crochets de ceux qui l'aiment. Il a choisi son bonheur, il a trouvé sa sagesse : il laisse aux autres les contraintes qui, d'ailleurs, les embrouillent, les emprisonnent, et les rendent malheureux.

Une question se pose : la paresse, à moins qu'il ne s'agisse d'une sorte de solide vertu nonchalante, de vaste lenteur à l'échelle de toute une vie, de flegme philosophique, de léthargie stoïque, est-elle la cause ou la conséquence (l'application) de sa sagesse ?

Finalement, peu importe. Nono assume de toutes façons ce qui est, soit sa nature, soit son idéal et sa décision. Il est un peu le monsieur Hulot du film, si ce n'est que le personnage de Tati s'active en permanence et procède, par la force des choses, d'un burlesque absolument dynamique . Sa première apparition nous le montre mal réveillé mais debout, (va-) nu-pieds mais vêtu d'une grande cape. La puissance, le vrai pouvoir de ce drôle de funambule à l'allure presque royale, c'est d'être amoureux de sa seule et entière liberté. Nono, seul de son espèce, est un irréductible.

On ne peut certes pas refuser à ce personnage une certaine dimension politique. Il est le premier à vouloir donner des leçons ; il n'hésite pas à s'engager dans des discours qui tournent court. Il a une pensée, une vision politique. Mais là encore, il vaut ce que vaut Dagobert dans la chanson : c'est l'humour et la malice avec lesquels Manuel Poirier fait exister le personnage, que nous retenons de préférence. Sans quoi, il ne serait ni si marquant, ni si attachant.

STEPHANIE

Il semble bien que Manuel Poirier se soit ingénié à mettre en place un personnage carrément antipathique. La soeur aînée de Marion a, manifestement, tous les défauts possibles.

Dans le désordre : elle nous est présentée comme mal élevée, paresseuse (cf. ses mauvaises notes), jalouse, voleuse, menteuse, de mauvaise fois, et même un peu niaise (cf. la crise d'épilepsie de la Parisienne). De plus, elle est caractérisée par une évidente mauvaise volonté et n'a pas pour habitude de se sentir concernée par ce qui se passe dans son environnement immédiat .

La thématique du rapport à l'Autre, dans le film passe évidemment par ce personnage qui ressemble, à force d'indices négatifs, à une caricature, sans l'être non plus tout à fait. Stéphanie est l'Autre, celui que nous ne pouvons à priori pas supporter, que nous ne voulons pas connaître, dont nous ne pouvons tolérer les manières et le comportement . Mais, à travers le personnage de cette jeune fille, le cinéaste brosse le portrait de bien d'autres adolescent(e)s dont les moeurs et la morale sont équivalents, et nous semblent, précisément de ce fait, absolument étrangers.

Le joli tour de force du scénariste est d'annuler, ou d'inverser, à la fin du récit, le traitement manichéen et systématique, qu'il avait mis en place jusque là. En une (longue) scène de réconciliation (avec ses parents), il confère au personnage de Stéphanie une dimension positive, sensible, constructive, intelligente, qu'elle n'avait pas encore eu l'occasion de manifester. Ce faisant, il remet aussi en question le regard que nous portions sur elle, l'opinion que nous avions d'elle : il modifie notre perception. Beau (et libre) travail scénaristique.

Le monde de l'adolescence est absolument en marge du film et le peu que nous en voyons ne capte pas forcément notre intérêt. Ce serait même plutôt le contraire. Mais en jouant avec nos impressions et notre regard, Poirier, qui a pour l'essentiel consacré son récit au sort d'une enfant (Marion) ou aux préoccupations de personnes adultes, réussit une démarche intercalaire . Par ricochet, puisque tout-compte-fait le personnage de Stéphanie vaut le coup, pourquoi n'en irait-il pas de même de ses semblables, ceux et celles qu'elle fréquente et, de façon plus générale, tous les " ados " qui lui ressemblent et qu'elle a pour mission (scénaristique) d'incarner, de représenter ?

AUDREY

Ce personnage, qu'incarne magnifiquement Marie-France Pisier, vaut d'abord dans une perspective sociale et sociologique. Sa fortune, des crises d'épilepsie et une stérilité qui la font souffrir physiquement et moralement, influencent le spectateur quant au personnage, d'autant qu'il y a là, déjà, matière à conjectures : peut-être faut-il effectivement relier, dans un quelconque rapport de cause à effet, l'une et l'autre souffrances.

Cela dit, Poirier va plus loin encore dans son travail et sa réflexion sur l'altérité : concernant Audrey, le scénariste nous place sur un terrain d'incertitudes, où les considérations et les repères d'ordre social, sociologique mais aussi médical, ne valent plus grand chose.

Après tout, même l'épilepsie semble une chose cernable et identifiable en regard du comportement par moments excessif, radical, sans compromis, de cette femme. La violence étonnante, redoutable, avec laquelle elle s'exprime à deux reprises dans le film, avec laquelle de manière plus générale elle s'accroche à son désir, ne laisse pas de nous interroger, et de semer le doute.

Le scénario explore et analyse moins cet aspect déroutant du personnage d'Audrey qu'il ne le suggère et l'expose. D'ailleurs ne le fait-il que très ponctuellement. Sa part d'ombre, en tout cas, s'introduit dans le scénario et l'ouvre comme à un autre continent, celui de l'insaisissable psychisme, des mouvements intérieurs, des motivations incompréhensibles. Audrey est un personnage beau et " tordu ", et repose à sa façon la question même de l'identité, de la frontière entre normalité et anormalité, voire de la folie.

Le film, de façon inattendue, prend grâce à elle une dimension nocturne qui dépasse les strictes frontières du réalisme ou du naturalisme (et l'on peut comprendre d'ailleurs que Manuel Poirier a réussi là ce que tente Chabrol film après film : organiser dans le récit les conditions du dérapage, du " déraillement ", de la dissonance la plus forte et révéler finalement une intériorité travaillée par des pulsions d'une incroyable puissance).

Ajoutons que Manuel Poirier a veillé à ce qu'en définitive nous gardions du personnage d'Audrey une impression positive : cette femme généreuse ne laisse pas sa souffrance la couper du monde. Le souci qu'elle a des autres épargnera aux parents de Marion l'humiliation d'un procès, l'embarras et l'injustice d'une lourde amende.

  • France - 1997 - 1h 38
  • Titre original : Marion
  • Réalisation : Manuel Poirier
  • Scénario : Céline et Manuel Poirier, J.F. Goyet
  • Interprètes : Coralie Tetard (Marion), Pierre Berriau (Le père), Elisabeth Commelin (La mère), Marie-France Pisier (La Parisienne), Jean-Luc Bideau (Le Parisien)
Film et culture