MARION

L'état de la société

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Albert Camus, Discours de Suède, 1957

Le film s'ouvre sur une brève leçon de civisme. Parce qu'elle fait l'objet de la séquence d'ouverture, cette leçon met tout le film en perspective.

Manuel Poirier rêve d'un monde meilleur. On sent bien qu'il y a de l'idéalisme, de l'utopie, un surcroît d'humanité dans son regard. Mais on sent bien aussi qu'avant tout cela, il y a un constat, une lassitude, une inquiétude, une urgence. Le retour à la campagne, à la nature heureuse et tranquille des choses sous-entendent une situation de fuite et de repli, mais aussi le besoin de s'évader et de trouver refuge.

Si l'état de notre société, de notre culture, de notre civilisation a quelque chose d'effrayant, c'est que la personne en tant que telle semble bien y avoir perdu sa prééminence et ses droits. La vie provinciale aurait, manifestement, cette vertu essentielle de restaurer une intégrité perdue.

Les films de Manuel Poirier sont ceux d'un temps de crise : on ne sait trop si, de son point de vue, la société (qu'il ne montre pas) a passé le point de non-retour, et si dans cette époque de grandes menaces nous sommes au-delà, ou encore en-deça, du cataclysme. Il semble bien, pourtant, que les fictions qu'il nous propose, relèvent d'un pari malgré tout un brin optimiste.

Classes sociales

A la recherche de ce que peut être un lien véritable, chaleureux, solidaire, absolument humanisé, civilisé, entre les individus, et faisant le pari du meilleur monde possible, Manuel Poirier a néanmoins écrit et réalisé un film où s'impose le constat d'une fracture sociale irréductible. Evitons d'affubler l'expression, certes galvaudée, des désormais habituelles guillemets.

Le couple de Parisiens et les parents de Marion ne seront jamais du même monde. Le lien qui s'établit entre eux ne suppose ni une réciprocité, ni une égalité véritables. Ils restent les uns aux autres foncièrement étrangers. Leurs chemins se croisent comme par erreur ; il n'y a plus à la fin, de part et d'autre, et pour diverses raisons, que vexation, déception ou amertume.

Le film n'est sûrement pas, pas seulement, un discours sur les classes sociales et leurs irrédentismes respectifs. Mais ce thème occupe une place de choix dans la belle réflexion que mène le cinéaste sur ce qu'on appelle le rapport à l'Autre.

L'Autre : le bouc émissaire

C'est essentiellement en termes sociaux et culturels, que se pose la question du rapport à l'Autre, avec toujours, comme spectre possible, le motif du rejet, de la haine et de l'exclusion.

La xénophobie et le racisme, Manuel Poirier les évoque au moins une fois dans son film, lors de la très belle séquence du café, au cours de laquelle un des camarades de chantier d'Antonio et du père de Marion, lâche une de ces vérités abruptes des temps de crise concernant les étrangers.

La leçon morale de cette scène est simple et réside tout entière dans l'attitude du père : aussi blessé et désespéré qu'il soit, aussi démuni (tant en termes d'argent que de moyens de lutte) qu'il se sente face au " Système ", aussi forts que soient en lui les sentiments d'injustice et de colère, il lui est impossible d'en reporter sur d'autres la faute et de reprendre à son compte la solution, suprêmement stupide à ses yeux, qui consiste à désigner les habituels boucs émissaires.

Il ne fait pas de doute que le film, à cet instant, érige le père de Marion en figure exemplaire.Manuel Poirier accepte toutes les révoltes possibles, à l'écoute desquelles il se tient. Elles sont manifestement signes de bonne santé, de vigilance personnelle. Il n'est, en revanche, pas prêt à accepter un certain nombre d'hypothèses et de dérapages qu'il juge malsains puisque la relation à l'Autre s'y trouve niée, abolie.

Or, pour Manuel Poirier (voir Western) la chance des individus et la qualité d'une vie résident et se jouent dans la rencontre avec (l'ouverture à) l'autre : l'Etranger.
Question de fraternité, d'humanisme.
Le refus de l'Autre n'a jamais civilisé personne.

  • France - 1997 - 1h 38
  • Titre original : Marion
  • Réalisation : Manuel Poirier
  • Scénario : Céline et Manuel Poirier, J.F. Goyet
  • Interprètes : Coralie Tetard (Marion), Pierre Berriau (Le père), Elisabeth Commelin (La mère), Marie-France Pisier (La Parisienne), Jean-Luc Bideau (Le Parisien)
Film et culture