Les oiseaux sont présents dans deux scènes du film, celle du ferry-boat où ils annoncent à Rachel l’apparition des tripodes, et, à la fin, celle où ils se servent des tripodes comme de vulgaires perchoirs. Spielberg témoigne ainsi de ce qui est désormais connu de tous : l'espèce animale paraît mieux armée que les humains pour anticiper les dangers d'une catastrophe.
Ce motif est aussi l'occasion pour lui de rendre hommage à l'un
de ses maîtres, Alfred Hitchcock. Dans Les Oiseaux (1963), les attaques
des volatiles peuvent être comprises comme la manifestation de la
haine d’une mère possessive pour la jeune femme qui a séduit
son fils. Cette référence constitue une clé qui permet
d'accéder à une nouvelle signification de La Guerre des mondes.
Les attaques extra-terrestres ont aussi un rapport avec l’intrigue
familiale : comment, au terme d’un parcours initiatique, un père
réussit à reconquérir l’estime de ses enfants.
Elles sont, dans ce contexte, autant de manifestations d’incompréhension
entre un père et ses enfants.
Ray est présenté comme un adulte complètement irresponsable et immature : il arrive en retard au rendez-vous avec sa famille ; il est habillé de la même manière que son fils, comme un adolescent ; sa maison n’est pas rangée. Il est manifestement celui à cause de qui le mariage a été un échec, celui qui est responsable de l’indifférence de ses enfants à son égard.
La scène d’ouverture et le métier qu’on lui a
choisi prennent alors tout leur sens. Ray Ferrier conduit une grue, c’est-à-dire
une immense machine, comparable aux tripodes. Cela justifiera qu'il soit
apte à comprendre leur fonctionnement, à anticiper leur mouvement,
et le place (aux commandes de son engin) dans une situation identique à
celle des extra-terrestres. Il est ainsi désigné comme celui
qui, par son comportement d’adolescent attardé, s’est
exclu du monde des adultes, et n’a pas assumé son rôle
de père : le destructeur de sa famille. Le monstre qu’il aura
à affronter lors de son parcours initiatique ne sera personne d’autre
que lui-même.
La scène centrale du film réside dans sa confrontation avec Harlan Ogilvy (joué par Tim Robbins), le personnage le plus intrigant du récit. C’est aussi un père. Il a perdu tous les membres de sa famille dans le conflit et il est prêt, dit-il de manière équivoque, à s’occuper de Rachel, si Ray venait à disparaître. Nous le voyons, Ogilvy présente des caractéristiques communes à la fois avec Ray et Tim (le choix du prénom de ce personnage est-il un hasard ?), le nouvel ami de son épouse dont Ray pense qu'il lui a volé ses enfants (et dont la cave lui a servi d'abri, la nuit d'avant).
Ogilvy est l’homme de la cave, lieu métaphorique de l’inconscient, des pulsions (chez Fritz Lang, Charles Laughton ou Alfred Hitchcock). Et puisqu’il est question de cinéastes, notons que les deux personnages ont des prénoms qui sont des noms de metteurs en scène que Spielberg connaît bien pour des raisons différentes : Ray (Nicholas), cinéaste de l’adolescence (La Fureur de vivre, 1955) qu’il admire, et Harlan (Veit), cinéaste allemand responsable du film le plus antisémite de l’histoire du cinéma, Le Juif Süss (1940). De la part d’un cinéaste juif, par ailleurs auteur de La Liste de Schindler (1994), cela n’est pas anodin et éclaire singulièrement la signification de ce personnage. Il est celui qui incarne la haine de l’autre, l’esprit de vengeance, celui qui tient un discours militariste hors de propos.
Le meurtre de Harlan Ogilvy, seule scène du film où l’on
abandonne le point de vue de Ray, correspond à l’étape
cruciale du parcours labyrinthique, celle où le héros étant
arrivé au cœur du labyrinthe (dans sa partie la plus obscure),
doit affronter le monstre (c'est-à-dire la part monstrueuse qui est
en lui) pour se métamorphoser en quelqu'un de meilleur.
La scène des retrouvailles finales se justifie pleinement. D’abord, elle est conforme au roman : les envahisseurs sont condamnés et le héros retrouve son épouse. Ensuite, elle s’inscrit dans la droite ligne de ce qui a précédé : elle constitue la dernière étape du parcours initiatique de Ray Ferrier, qui, après avoir surmonté toutes les épreuves placées sur sa route, retrouve l’estime de sa femme et de ses enfants.