Un week-end, Ray Ferrier, docker dans la banlieue de New York, père pas vraiment à la hauteur, a la garde de ses enfants Rachel et Robbie, 11 et 17 ans. Se manifestant d'abord par d'étranges phénomènes climatiques, puis par le surgissement d'une machine monstrueuse, l'invasion extra-terrestre s'impose bientôt comme une évidence terrifiante
Herbert George Wells (1866-1946) est, avec Jules Verne, le père de la science-fiction. Contrairement à celui-ci, qui envisage ses œuvres comme de purs divertissements, Wells donne pour but à ses fictions de faire réfléchir le lecteur sur le monde dans lequel il vit. La Guerre des mondes (paru en 1898) se présente sous la forme d’une parabole sur l'Angleterre victorienne. Wells, en bon socialiste, veut montrer aux puissants (dont les Martiens sont la métaphore) ce que l'on ressent quand on se retrouve dans la situation des opprimés. Il dénonce d'une part, le colonialisme (l'auteur a été scandalisé par l'extermination du peuple de Tasmanie, dont son pays s'est rendu coupable), d'autre part, l'exploitation de la classe ouvrière par une minorité qui profite seule de la révolution industrielle. Et, d'une façon plus générale, le comportement de l’homme à l’égard de la nature et des animaux. La conclusion du roman a une valeur de mise en garde : le plus faible, par une sorte de loi naturelle, finit immanquablement par l'emporter.
A la radio
Le 30 octobre 1938, alors que la menace nazie se précise, Orson Welles propose une adaptation radiophonique de La Guerre des mondes. Le résultat dépasse ses espérances : en diffusant de faux bulletins d'information et de faux reportages sur le terrain, il convainc les auditeurs de CBS que les Martiens ont débarqué ; des milliers de personnes entament un véritable exode. L’homme de théâtre et de radio new-yorkais devient célèbre du jour au lendemain et Hollywood s’empresse de lui proposer un contrat inédit qui lui octroie tous les pouvoirs (ce que les producteurs ne tarderont pas d’ailleurs à regretter). Son premier film, qu’il tourne à l’âge de 25 ans, est un des chefs-d’œuvre de l’histoire du cinéma : Citizen Kane (1941).
Au cinéma
En 1952, le producteur George Pal confie à Byron Haskin la réalisation de La Guerre des mondes. Il évacue toute la dimension métaphorique et politique du roman, mais traduit, consciemment, la croyance très forte à l'époque en l'existence des extra-terrestres et, inconsciemment, en plein maccarthysme, la peur d'une invasion soviétique.
Steven Spielberg rend doublement hommage à cette première version, en recrutant les deux acteurs principaux, Gene Barry et Ann Robinson, pour le rôle des parents de Mary Ann, et en reprenant l'idée d'une voix off pour le prologue et l’épilogue.
Suivant en cela les conseils que son ami François Truffaut lui avait donnés sur le tournage de Rencontre du troisième type (1977), Steven Spielberg a pris l’habitude d’intégrer des éléments autobiographiques aux scénarios qu’on lui écrit. Comme Les Oiseaux s’inspirait de la vie même d’Alfred Hitchcock (relations conflictuelles avec une mère possessive), La Guerre des mondes illustre une part intime de la vie de Spielberg. La scène où Ray Ferrier emmène ses deux enfants dans sa voiture sans leur en donner la raison renvoie à un épisode de sa propre enfance : une nuit son père les a embarqués, lui et ses sœurs, sans leur donner d’explications, pour aller assister à une pluie de météores. Par ailleurs, comme dans le film, ses parents ont divorcé alors qu’il était adolescent et il en a beaucoup souffert ; pourtant, une fois père de famille, il n’a pas fait mieux et a divorcé à son tour. Ainsi le cinéaste se projette-t-il à la fois en Robby, le fils perturbé, et en Ray, le père défaillant.
Avec La Guerre des mondes, Spielberg renoue avec son premier film amateur, Firelight (1964), tourné à l’âge de 17 ans (l'âge de Robbie), à un moment où il souffrait terriblement de la séparation de ses parents, et qui mettait en scène des envahisseurs terrifiants. Son film peut alors se voir, comme ceux d’Hitchcock, comme une projection hallucinée et fantasmatique de son propre roman familial.
Cette information apporte un nouvel éclairage au happy end : la
résolution de l’intrigue familiale contiendrait la solution
aux dérèglements du monde. Steven Spielberg, durablement traumatisé
par la séparation de ses parents, serait convaincu que la sauvegarde
de l’humanité dans son ensemble passe par la préservation
de la plus petite de ses unités, la cellule familiale. La force du
lien entre le père (ayant un comportement adulte) et l’enfant
constituerait la condition indispensable pour que l’espèce
humaine ait une chance d’empêcher la catastrophe qu’elle
a d’ores et déjà programmée.