Un aspect important du travail du réalisateur consiste à organiser les déplacements des personnages les uns par rapport aux autres pour montrer au spectateur les relations qu'ils entretiennent. Dans la séquence de la promenade avec Lizzie, Shona Auerbach joue habilement avec la position des personnages et la dynamique des regards pour rendre sensible le rapprochement entre Lizzie et L'Etranger et le rôle d'intermédiaire de Frankie.
Situation de départ : le soir précédent, Lizzie a manifesté vivement son refus de toute prolongation du contrat fixé avec l'Etranger. Elle n'a finalement accepté qu'il reste un jour de plus qu'à contrecœur et sous la pression de Frankie.
Scène 1 : le quai
L'Etranger demande à Frankie où il souhaite aller, le désignant ainsi comme organisateur de la journée, et aussi, on le comprendra par la suite, comme son médiateur pour conquérir Lizzie.
Scène 2 : la colline

Frankie place Lizzie et l'Etranger à sa droite, refusant ainsi d'occuper
une place centrale où il serait un obstacle entre les deux adultes.
Lizzie se place en retrait, à genoux, dans une attitude de prudente
retenue : elle est venue forcée par son fils et sa position manifeste
le caractère protecteur de sa relation à Frankie.
L'Etranger, appuyé sur les mains et jambes écartées,
affiche une attitude dégagée. Décentré par rapport
au couple formé par Lizzie et Frankie, il occupe une position modeste,
celle d'un invité.
Suivent des gros plans sur les regards qui indiquent les préoccupations
des personnages : le regard de Lizzie vers Frankie montre qu'elle se soucie
avant tout de son fils, le regard de Frankie vers l'étranger manifeste
une attente à son égard.
Un contrechamp cadre le trio admirant à l'unisson le paysage marin
ensoleillé, comme pour annoncer la promesse d'un avenir commun
Scène 3 : le café

Cette scène, cadrée en gros plans, privilégie Frankie et l'Etranger, Lizzie restant en retrait . Elle est ici la spectatrice privilégiée de la complicité amicale entre Frankie et l'Etranger (taquinerie au sujet de la glace). En désignant par erreur l'Etranger comme le père de Frankie, la serveuse contribue à lui donner une image rassurante auprès d'une Lizzie toujours méfiante (gros plan sur son visage attentif).
Scène 4 : la plage

Lizzie et l'Etranger marchent côte à côte, Frankie reste
hors-champ mais demeure l'objet de leur conversation : au cours de ce dialogue,
les deux personnages se rapprochent sensiblement. Lizzie jette à
l'Etranger deux regards à la dérobée, recadrés
par la caméra, qui manifestent son intérêt naissant
pour lui.
Scène 5 : le quai

Cadré frontalement en plan rapproché, le trio regarde la mer accoudé à la rambarde d'un quai. Frankie abandonne sa place centrale après avoir jeté un coup d'œil espiègle à chacun des adultes : il assume ici son rôle d'entremetteur. Le silence gêné qui s'ensuit, ponctué de furtifs échanges de regards, montre dès lors clairement qu'un rapport de séduction s'est instauré entre Lizzie et l'étranger.
Shona Auerbach a cherché à rendre le décor
aussi dépouillé et naturel que possible en s'inspirant, pour
les couleurs et la lumière, d'artistes écossais comme les
Glasgow Boys. Cette école picturale fondée en 1870 dont le
style relève d'un certain réalisme social s'attacha majoritairement
à dépeindre la vie rurale des environs de Glasgow.
"J'aimais particulièrement dans leurs toiles l'harmonie entre
les teintes et la douceur de la lumière qui me rappelaient l'Ecosse,
et c'est ainsi que leur palette devint la mienne pour ce film", explique
Sonia Auerbach, qui a assumé elle-même la photographie de Dear
Frankie.
L'atmosphère douce amère qui imprègne le film doit
beaucoup à ce travail de l'image qui, en privilégiant les
tons beiges, inscrit les personnages dans un quotidien mélancolique.

Golf course
John Lavery - 1922